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[Musique] KENDRICK LAMAR – « TO PIMP A BUTTERFLY »

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Même si je suis d’un naturel plutôt enthousiaste en ce qui concerne la musique (attention, euphémisme), il est quand même assez rare aujourd’hui que la sortie du nouvel album d’un artiste que j’admire bouleverse réellement mon quotidien, comme ça pouvait être le cas il y a encore quelques années. La faute en partie à Internet qui, entre les leaks et les avant­-premières d’avant-premières, ne génère plus aucune attente ni impatience.

Il est bien loin le temps où j’enregistrais sur une K7 le passage à la radio d’un extrait inédit du premier album des Arctic Monkeys deux jours avant sa sortie (dingue !). Mais le 16 mars dernier, lorsque j’ai découvert au réveil que Kendrick Lamar avait sorti par surprise son troisième opus sur les plateformes de stre » »aming le matin­-même, pour contrer un leak, justement, et que j’ai réalisé qu’il allait me falloir attendre une heure, le temps d’arriver au travail, pour l’écouter, je jure que mon cœur s’est arrêté de battre. Kendrick Lamar est le responsable de ma plongée brutale dans le hip­-hop il y a trois ans et il avait déjà en ça un peu changé ma vie. Un concert à Rock en Seine avait fini de confirmer ma passion pour l’homme et la modification de mon ADN musical. Mais ce matin­là, j’ai vraiment redécouvert avec surprise et délice ce que c’était d’être vraiment accro.

Enfin arrivée au bureau et mon ordi allumé, je comprends que je ne suis pas la seule à être dans cet état et je réalise surtout que la situation est grave, au vu des pseudos Facebook plus hystériques les uns que les autres. Entre les simples « Do not disturb – Now playing » et les affirmatifs « He’s done it again ! », la sentence tombe : ce n’est pas une daube. Si le niveau est au moins aussi bon que son précédent coup de maître good Kid, m.A.A.d city (Interscope, 2012), il se pourrait même que ce soit assez fou. Parmi le flot de bons mots et de cris d’amour qui fleurissent sur la toile, je retiens surtout la déclaration sobre et sans appel de Ta­Ku (gardien du bon goût) : « I QUIT ».

10h16: je lance To Pimp A Butterfly. Quarante­-cinq secondes après le début du premier titre « Wesley’s Theory », qui évoque les problèmes judiciaires de Wesley Snipes, une voix lance « Hit Me ! », la musique part au quart de tour, et on sait alors que l’hystérie collective est justifiée. Comme son prédécesseur, TPAB s’écoute comme un seul morceau de 80 minutes, comme une seule histoire composée de plusieurs chapitres. Kendrick Lamar ne chante pas, il nous parle. De son flow affolant, qui semble avoir triplé de vitesse depuis la dernière fois (essayez de suivre sur « For Free » et « i », pour voir), il nous raconte sa vie, laisse la parole à son entourage, discute en direct avec Tupac (« Mortal Man »).
Pendant 1h20, on vit avec lui, on suit ses interrogations personnelles sur son nouveau statut de star, son rôle dans la communauté noire, son rapport à la religion, ses failles et surtout le racisme qui fait rage (To Pimp A Butterfly étant une référence directe au roman de Harper Lee To Kill A Mockingbird). Définitivement engagé, Kendrick Lamar fait preuve d’un recul et d’une maturité qui permettent à la fois l’empathie de l’auditeur et une réflexion réelle sur des thèmes de société. En parfaite illustration de cet album, la magnifique pochette montre un crew de jeunes gens plus ou moins recommandables amassés devant la Maison Blanche. Où se situe Kendrick par rapport à tout ce petit monde ? Il ne sait plus trop, justement, et il a décidé d’en parler avec nous.
Si le propos s’est étoffé, c’est surtout d’un point de vue purement musical que ce troisième album calme tout le monde. Alors que GKMC, malgré sa perfection, restait plus ou moins sur un rythme hip-­hop chill du début à la fin, TPAB est d’une inventivité incroyable, mariant hip-­hop familial (« Momma »), pépites r’n’b (« These Walls »), virées funk­rock (« King Kunta »), parenthèses free-jazz (« For Free ? » ­ flash : la scène du film Birdman où les deux acteurs parlent en rythme sur un morceau joué en live par un jazz band), rap de gros dur (le cri du cœur « u ») et tubes ouvertement pop (« i »). Et bien sûr, la plupart du temps, tous ces styles se retrouvent sur un seul et même morceau, comme le tendre « Institutionalized » ou le plus menaçant « The Blacker The Berry » qui, comme le single « i », retrouve ici tout son sens une fois remis dans son contexte.
Malgré toutes ces pistes musicales que Kendrick Lamar choisit d’explorer sans aucune retenue, l’album reste d’une cohérence impeccable et d’une efficacité redoutable. Il réussit ainsi le pari d’un album personnel et sans concession, mais qui reste accessible, même aux novices du hip­hop (dont je fais partie). Loin d’être une œuvre consensuelle, TPAB joue sur tellement de niveaux de lecture et d’écoute différents qu’elle frappe forcément plus large que le seul périmètre des amateurs de musiques urbaines. A l’image de son créateur, cet album est unique, tout simplement parce qu’il ne ressemble à aucun autre. Et c’est justement pour cela qu’il peut toucher tout le monde.

Un article de vingt pages ne suffirait pas à faire le tour de toute la richesse, la beauté et la créativité deTo Pimp a Butterfly. La seule certitude, après avoir vécu cet album, est que Kendrick Lamar est l’un des artistes les plus visionnaires de son époque et que le chef d’œuvre qu’il vient de commettre fera date dans l’histoire de la musique. C’est pas moi qui le dis, c’est Kanye.

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